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2019 – Les politiques agricoles et de développement rural en Europe : pour une agriculture au service de l’attractivité des territoires ?

Vendredi 29 novembre 2019 – Limoges, Maison de la Région, Conseil régional Nouvelle Aquitaine

Colloque-EUROPA-2019
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Entretien avec Michel SENIMON
Radio du GRAL – Chronique « 5 minutes en Limousin » du 27-11-2019


Article du 29.11.2019 – Entretiens avec Thierry POUCH, Responsable du service études, références et prospective à l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture, Chercheur associé au Laboratoire REGARDS de l’Université de Reims Champagne Ardenne et Pascale VAN DOREN, Directrice de recherche, Responsable de la Cellule indépendante de Prospective régionale (CiPré) – Wallonia Policy Lab (Belgique)


EUROPA a organisé le vendredi 29 novembre, à la Maison de la Région à Limoges, Conseil régional Nouvelle-Aquitaine, son 23e colloque européen sur le thème : « Les politiques agricoles et de développement rural en Europe : pour une agriculture au service de l’attractivité des territoires ? ».

Ce colloque placé sous le patronage de Madame Marija PEJCINOVIC BURIC, Secrétaire Générale du Conseil de l’Europe était soutenu notamment par la Région Nouvelle-Aquitaine, la Ville de Limoges, la Communauté d’agglomération, la communauté urbaine Limoges Métropole, l’Université de Limoges, le Centre National de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT), la Banque des territoires – Groupe Caisse des Dépôts, le Conseil départemental de la Haute-Vienne, la chambre départementale d’agriculture de la Haute-Vienne et la Chambre régionale d’agriculture de Nouvelle-Aquitaine.

Plusieurs acteurs socio-économiques ont également accepté de rejoindre, cette année encore, le « Club des Partenaires du Colloque EUROPA » afin de soutenir l’initiative portée par notre ONG : ENEDIS, GRDF, la Mutualité Sociale Agricole, la Caisse régionale du Crédit Agricole Centre Ouest.


Le colloque EUROPA, qui a accueilli plus de 180 participants, a été ouvert par :

  • Pascal CAVITTE, Conseiller régional, Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine
  • Jean-Paul DURET, Président de la Communauté Urbaine Limoges Métropole
  • Jean-Claude LEBLOIS, Président du Conseil départemental de la Haute-Vienne
  • Émile-Roger LOMBERTIE, Maire de la Ville de Limoges
  • Bertrand VENTEAU, Président de la Chambre Départementale d’Agriculture de la Haute-Vienne
  • Alain CELERIER, Président de l’Université de Limoges
  • Christine JOSSET-VILLANOVA, Administrateur en charge des relations européennes, Centre National de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT)
  • Hélène PAULIAT, Présidente de l’Association EUROPA, Présidente Honoraire de l’Université de Limoges

Il a réuni, autour des experts du réseau EUROPA représentant l’Allemagne, la Belgique, la Bulgarie, le Danemark, l’Espagne, la France, la Hongrie, la Lituanien et la Slovaquie.

Le colloque EUROPA a par ailleurs accueilli Monsieur Abdourahmane KOITA, Consul Général du Sénégal à Bordeaux accompagné d’une délégation du Conseil Départemental de Bakel, dans le cadre du partenariat conclu – et renouvelé – avec le SNDGCT.

Le colloque EUROPA a ainsi fait l’objet d’une large couverture médiatique par la presse quotidienne régionale notamment à l’occasion d’une interview croisée de deux des experts présents pour cette occasion : Thierry POUCH, Responsable du service études, références et prospective à l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture, Chercheur associé au Laboratoire REGARDS de l’Université de Reims Champagne Ardenne et Pascale VAN DOREN, Directrice de recherche, Responsable de la Cellule indépendante de Prospective régionale (CiPré) – Wallonia Policy Lab (Belgique).

Le colloque EUROPA a débuté par les exposés introductifs de :

  • Thierry POUCH, Responsable du service études, références et prospective à l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture, chercheur associé au Laboratoire REGARDS de l’Université de Reims Champagne Ardenne
  • Bertrand DUMAS, Chargé d’études économie, Chambres d’agriculture Nouvelle Aquitaine et Haute-Vienne.

Leurs exposés ont tout d’abord rappelé que les années 2007-2012 ont été celles de la résurgence de la question agricole : durant cette période, les matières premières agricoles ont cessé d’être reléguées au second plan comme durant les années antérieures. Cela s’explique d’abord par les flambées des prix s’étalant sur 2007/2008, 2010, 2012, soulevant la question des conditions de possibilité d’approvisionnement alimentaire pour certaines régions du monde, en lien étroit avec un premier grand défi, celui de la démographie. Peut-on et veut-on nourrir 10 milliards d’êtres humains, selon les projections mondiales ? la réalisation de cette ambition oblige à produire davantage pour répondre aux besoins de la population mondiale, et notamment des classes moyennes, appelées à être de plus en plus nombreuses, et dont la transition nutritionnelle est déjà amorcée. Une telle perspective est largement conditionnée par la contrainte climatique et environnementale, certains pays étant fortement exposés à la dégradation du climat, d’autres moins. Les disponibilités en terres cultivables constituent l’autre dimension étroitement associée au climat, avec le processus d’urbanisation. Ce dernier aspect de la question des défis de l’agriculture explique les tensions existant autour des investissements internationaux dans le foncier agricole.

Ces perspectives ont fait entrer l’agriculture dans la sphère de la géopolitique. Les pays producteurs et exportateurs se livrent une concurrence acharnée. Les nations importatrices déploient des stratégies de sécurisation de leurs approvisionnements, allant jusqu’à investir dans le foncier agricole. L’agriculture est même devenue un levier de puissance, comme on le voit dans le cas de l’embargo russe et de la guerre commerciale USA-Chine.

Dans ce panorama d’une économie mondiale instable et incertaine, qu’entend faire l’UE de son agriculture ? Grand acteur sur l’échiquier agricole mondiale, les réformes successives de la PAC, et notamment celle qui s’annonce, ne traduisent-elles pas un renoncement à la puissance, porteuse de risque quant à la présence de l’UE sur les marchés mondiaux ? Surprenante évolution pour une agriculture qui fut l’un des socles de la construction européenne.

A l’issue de cette séance introductive, était organisée la première table ronde du colloque EUROPA 2019, intitulée « Quelle(s) politique(s) agricole(s) et de développement rural en Europe, en réponse aux attentes des institutions et de la société ? »

Les différents acteurs institutionnels (États membres ; Collectivités territoriales) ainsi que la sociétés civile (citoyens ; agriculteurs ; consommateurs) formulent aujourd’hui des attentes qu’il convient d’identifier et de prioriser, afin de voir de quelle manière elles peuvent être conciliées avec les défis auxquels doit faire face l’agriculture au niveau européen, et en quoi les réponses qui leurs sont apportées par l’Union peuvent être des instruments au service du développement rural et de l’objectif de cohésion sociale et territoriale. Quels sont les outils de coordination, d’articulation, de priorisation de l’expression de ces différentes attentes qui peuvent être mis en œuvre ?

Dès lors, une politique agricole et de développement rural réellement européenne est-elle possible ? entre soutien aux activités productives agricoles et lutte contre les inégalités territoriales, comment définir à l’échelle des 27/28 États membres des priorités communes ? Quels sont les objectifs poursuivis au travers de la nouvelle PAC ?

Pour répondre à cette problématique sont intervenus en qualité de rapporteur les experts suivants :

  • Pierre BAUBY, Enseignant-chercheur associé à l’Université Paris VIII et à Sciences Po., Fondateur de « Reconstruire l’Action Publique » (RAP)
  • Gabrielle ROCHDI, Maître de Conférences HDR en droit public à l’Université de Poitiers, Faculté de Droit et des Sciences sociales – Centre d’études et de coopération juridique interdisciplinaire (EA 7353) ;
  • Jean-Baptiste MOREAU, Député de la Creuse.

L’exposé de Pierre BAUBY avait pour objet de rappeler l’évolution de la PAC depuis son origine en insistant sur l’intégration progressive de la préoccupation territoriale dans la politique agricole commune. Il a débuté par le rappel des raisons pour lesquelles la PAC fait partie des 3 seules politiques communes du traité de Rome : 

  • Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l’Europe doit faire face à des destructions massives, à des pénuries alimentaires en raison du déficits de sa production agricole, à l’absence de main d’œuvre agricole après les morts de 2 guerres, à une très faible mécanisation des exploitations agricoles, et à l’émiettement des surfaces agricoles.
    Dès lors la PAC se fixe pour objectif de répondre aux besoins de de modernisation, mécanisation des exploitations agricoles et à leur regroupements pour renforcer leur capacité de production. La PAC est alors construite en référence au succès de la CECA.
    Aujourd’hui, on retrouve dans l’actuel TFUE les mêmes objectifs qu’en 1957 à savoir :
  • Accroitre la productivité de l’agriculture
  • Assurer ainsi un niveau de vie équitable à la population agricole
  • Stabiliser les marchés garantir la sécurité des approvisionnements
  • Assurer des prix raisonnables aux consommateurs

Toutefois, la PAC a connu plusieurs transformations essentielles, en parallèle avec les élargissements successifs :

A partir de janvier 1962 :

  • Organisation de la libre circulation des denrées alimentaires
  • Unification des prix agricoles dans l’ensemble de la Communauté
  • Création d’un système de solidarité financière entre les États membres pour subventionner la production des produits alimentaires de base

Les mesures mises en œuvre ont ainsi permis à la PAC d’atteindre les objectifs initiaux d’autosuffisance alimentaire assez rapidement. Mais la politique de prix garantis plus élevés que les prix sur le marché mondial et d’achats non plafonnés, a des effets de surproduction et d’accumulation de stocks

  • Au début des années 1980, l’UE met en place une politique de quotas de production et d’achats publics qui sera réformée à partir de 1992 avec le paiement direct aux agriculteurs pour garantir leurs revenus, en alignement les prix européens sur les prix mondiaux, stabilisation des marchés.
  • A partir de 2003, l’UE met en œuvre une politique de découplage du soutien financier et de la production pour mieux accorder la production avec la demande et le marché, ainsi qu’avec les exigences de protection de l’environnement (notion d’« éco- conditionnalité »)
  • A partir de cette date un deuxième pilier se construit qui promeut le développement rural pour contribuer à l’aménagement du territoire rural et à la protection de l’environnement par une agriculture durable.

Pierre BAUBY a conclu son exposé en soulevant 5 grands enjeux de la PAC sous forme de questions ouvertes :

  • Faut-il toujours une politique commune ou la re-« nationaliser » ?
  • Faut-il réduire les dépenses (58 milliards par an, plus de 40% du budget) au regard des moyens et de la montée en puissance des enjeux environnementaux et climatiques ?
  • Faut-il franchir une nouvelle étape pour limiter l’intensivité de l’agriculture et le soutien aux grandes exploitations (100 000 exploitants reçoivent un tiers des aides) ?
  • Comment faire face au départ en retraite d’un agriculteur sur 2 d’ici 2022 ?
  • Faut-il un troisième pilier « climatique » ?

L’exposé de Gabrielle ROCHDI avait quant à lui pour objet de présenter plus la PAC dans son rapport au développement des territoires en examinant plus particulièrement l’effet de levier du deuxième pilier de la politique agricole commune.

Après avoir rappelé le cadre politique dans lequel s’inscrit la politique agricole commune (engagement des états pour l’Union Européenne ; principe de subsidiarité, renationalisation de la PAC) ainsi que son cadre institutionnel (représentation des intérêts en présence au travers des différents groupes de pression ou lobby : comité des régions ; comité économique et social ; principe de codécision du parlement européen), Gabriel ROCHDI a rappelé le champ sectoriel de la politique agricole commune :

  • soutien aux activités proprement agricole une agricole
  • soutien au profit des agriculteurs de tout autre opérateur local : collectivités territoriales, associations de développement local au travers des actions leaders.

Le cadre d’intervention de la politique agricole commune se définit par la recherche d’efficacité au travers de la rationalisation des actions qui sont engagées à ce titre, ainsi que par des règles d’intervention précises répondant aux exigences de subsidiarité ; de programmation pluriannuelle ; de concentration des objectifs ; de décentralisation et de cofinancement.

Gabrielle ROCHDI s’est dans un second temps intéressé au contenu même de l’intervention de la politique agricole commune pour l’attractivité des territoires dont le fondement juridique repose sur le règlement du parlement européen et du conseil du 17 décembre 2013.

Pour la période 2014-2020 la PAC définit trois objectifs transversaux au rang desquels figure spécifiquement le développement territorial équilibré notamment par des mesures en faveur de l’emploi, lequel est lui-même décliné en six priorités dont :

  • Favoriser le transfert de connaissances et l’innovation dans le secteur de l’agriculture et de la foresterie ainsi que dans les zones rurales (priorité n°1)
  • Promouvoir l’inclusion sociale, la réduction de la pauvreté et le développement économique des zones rurales (priorité n°6).

De cet ensemble de priorités découle différents outils opérationnels : contrats de partenariat ; programmes de développement rural déclinés aux niveaux national et au niveau régional avec la possibilité d’adoption de sous-programmes thématiques (zones de montagne ;  circuits courts…)

Les États ont la possibilité de mettre en œuvre une trentaine de mesures à programmer au titre du second pilier de la politique agricole commune :

Mesure en lien direct avec l’attractivité des territoires :

  • Paiement au titre de Natura 2000
  • Paiement en faveur des zones soumises à des contraintes naturelles ou à d’autres contraintes spécifiques
  • Soutien au service de base est à la rénovation des villages dans les zones rurales
  • Soutien pour le transfert de connaissances et actions d’informations se rapportant à la formation professionnelle et l’acquisition de compétences au profit des acteurs économiques exerçant leur activité dans les zones rurales
  • Action leader

Autres mesures :

  • Mesures agro-environnemental the climatique
  • Soutien à la mise en place de plate-forme logistique en vue de promouvoir les circuits d’approvisionnement cours et les marchés locaux
  • Soutien au système de qualité applicable aux produits agricoles et aux denrées alimentaires
  • Aide en faveur de la forêt

En conclusion de son intervention, Gabriel ROCHDI s’est interrogé sur l’apport du premier pilier de la politique agricole commune à l’attractivité des territoires et sur l’opportunité d’intégrer à la PAC une clause portant sur la préoccupation territoriale.

Le député Jean-Baptiste MOREAU a, quant à lui, notamment insisté sur la conflictualité inhérente aux rapports commerciaux entre l’Europe et les grands ensembles régionaux nord et sud-américains asiatique etc. : les débats entourant le traité CETA, les discussions portant sur la définition de la future politique agricole commune (PAC) de l’après 2020, les négociations entre l’Europe et le MERCOSUR, sont révélateur des enjeux diplomatiques qui traversent la question agricole.

Les interventions de Pierre BAUBY, Gabrielle ROCHDI et Jean-Baptiste MOREAU ont été complétées par les exposés de :

  • Thomas HERZFELD, Head of Department Agricultural Policy, Leibniz-Institut für Agrarentwicklung in Transformationsökonomien (IAMO) (Allemagne) ;
  • Jean-Marc RENAUDEAU, Président de la Chambre départementale d’agriculture des Deux-Sèvres ; Président du Comité d’orientation régional « Économie et Prospective » de la Chambre régionale d’agriculture Nouvelle Aquitaine ;
  • Thierry COUTAND, Direction de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Pêche de la Région Nouvelle Aquitaine.

Jean-Marc RENAUDEAU est intervenu afin de présenter le rôle joué par les chambres d’agriculture dans les projets de territoires, en matière agricole. Ces projets de territoire réunissant des acteurs locaux autour de la gestion des ressources naturelles et des aménagements se multiplient partout en France, et particulièrement en Nouvelle-Aquitaine où la population augmente rapidement sur le littoral et dans les aires urbaines. L’agriculture est en première ligne.

Les Chambres d’agriculture s’inscrivent dans ces projets de territoire, et partagent la stratégie de combiner d’une part la montée en gamme des productions et la création de valeur ajoutée (siqo, circuits de proximité), d’autre part l’adoption de pratiques agro-écologiques, et enfin l’adaptation des territoires et des systèmes de production aux changements climatiques.

Jean-Marc RENAUDEAU souligne toutefois ce qu’il qualifie d’incohérence des politiques publiques agricoles, une incohérence qui brouille le message et conduit à des injonctions contradictoires comme « produisez plus propre mais en concurrence déloyale avec le reste du monde », ou bien « assurez plus de services environnementaux avec moins d’aides »

Les Chambres d’agriculture proposent donc, en réponse à cette incohérence des politiques publiques, les priorités et réformes suivantes :

  • Maintenir le budget de la PAC et sécuriser les revenus agricoles ;
  • Imposer aux importations les mêmes normes de production que celles en vigueur dans l’Union européenne ;
  • Ouvrir la possibilité d’entente sur les prix de vente pour les organisations de producteurs reconnues, en dérogation au droit européen de la concurrence ;
  • Renforcer les règles d’étiquetage pour informer les consommateurs sur les normes, lieux et conditions de production des produits qu’ils achètent ;
  • Renforcer la loi Agriculture et Alimentation pour une réelle répartition de la valeur ajoutée jusqu’aux producteurs ;
  • Préserver le foncier agricole et réguler son prix, tout en l’orientant au maximum vers le renouvellement des générations.

La profession agricole s’engagera d’autant plus dans la transition agro-écologique, estime Jean-Marc RENAUDEAU, que les politiques publiques seront cohérentes. La région Nouvelle-Aquitaine, avec son dynamisme démographique, son image internationale et sa façade océanique dispose d’atouts majeurs pour prendre cette voie.

Thierry COUTAND a pour sa part rappelé la politique régionale agricole portée par la Région Nouvelle Aquitaine : cette dernière avec 11 milliards d’euros de chiffre d’affaires, est la première région agricole de France et la deuxième de l’Union européenne. Son agriculture est très diversifiée selon les secteurs géographiques et entre les zones de plaines et de montagne (Pyrénées et Massif Central). Les interventions de la Région s’inscrivent principalement sur les trois programmes de développement rural 2014-2020 (PDR) de l’Aquitaine, du Limousin et de Poitou-Charentes. Ainsi, d’ici la fin 2020, la Région aura géré 1,6 milliard d’euros de FEADER (fonds européen agricole de développement rural) au titre de second pilier de la PAC. Dès 2016, première année de la fusion des trois régions, Le Conseil régional s’est employé à faire converger les dispositifs de soutien à l’agriculture des 3 PDR. Ces dispositifs répondent à quatre axes stratégiques :

  1. Accroitre la compétitivité et l’adaptation des exploitations agricoles (investissements agricoles, atténuation des crises climatiques et sanitaires),
  2. Favoriser l’installation en agriculture et la transmission des exploitations agricoles,
  3. Développer l’agriculture biologique (conversion et maintien des agriculteurs) et l’agroécologie (mesures agro-environnementales)
  4. Accroitre la valeur de la filière agroalimentaire (promotion des signes de la qualité et de l’origine, développement des circuits courts locaux et investissements agro- alimentaires).

Le FEADER a ainsi été un levier important de déploiement de la politique agricole régionale en permettant quasiment de doubler les budgets de la Région alloués à l’agriculture.

En juillet 2019, le Conseil régional a adopté une feuille de route NEOTERRA qui vise à accompagner la transition écologique et énergétique. Il s’agira notamment d’accélérer la transition agro écologique de l’agriculture afin de sortir des pesticides et généraliser les pratiques agro écologiques, de s’adapter au réchauffement climatique et de participer à son atténuation tout en améliorant la compétitivité du secteur. Parmi les autres ambitions de cette feuille de route, on peut également citer : la préservation des ressources naturelles et de la biodiversité et, la préservation de la ressource en eau. Ces ambitions répondent à des besoins sociétaux qui devront trouver des réponses dans la future PAC.

Enfin Thomas HERZFELD a, à travers son intervention, essayé d’apporter une réponse à la question suivante : « Défis pour le développement rural dans l’UE : la politique agricole commune est-elle adaptée à cet objectif ? ».

La politique agricole commune (PAC) de l’UE vise à contribuer à un développement territorial équilibré des zones rurales, y compris la création et le maintien d’emplois. Cet objectif a été formulé dans le règlement sur le développement rural, qui est généralement appelé le 2e pilier de la PAC. La mise en œuvre des instruments au sein de ce 2e pilier appartient aux États membres. En Allemagne, la responsabilité a été déléguée aux États fédéraux qui élaborent leurs politiques en s’appuyant sur 13 plans de développement rural. Le financement de l’UE est complété par un cofinancement des États fédéraux ainsi que par la politique conjointe du gouvernement fédéral et des États fédéraux pour les structures agricoles et la protection des zones côtières (Gemeinschaftsaufgabe Agrarstruktur und Küstenschutz, GAK). En 2018, plus de 2 milliards d’euros ont été dépensés pour les différentes mesures autorisées par ces politiques. Les bénéficiaires de la plupart des fonds sont des agriculteurs qui représentent une minorité des activités économiques dans les zones rurales. Alors que la plupart des défis dans les zones rurales allemandes concernent les aspects démographiques, infrastructurels et fiscaux, seuls très peu d’instruments du 2e pilier de la PAC et du GAK les abordent en conséquence.

Une politique de développement rural large et tournée vers l’avenir devrait reposer sur trois aspects : premièrement, les objectifs politiques devraient être mieux soutenus par des mesures clairement définies du développement rural. Ce n’est que si les objectifs sont clairs que les scientifiques peuvent contribuer à suggérer et à évaluer l’efficacité et l’efficience des instruments politiques. Deuxièmement, une politique de développement rural durable devrait viser à stimuler des activités économiques durables qui incitent les gens à rester à la campagne quel que soit le secteur économique. Ainsi, une perspective territoriale sera mieux adaptée qu’une politique centrée sur l’agriculture. Enfin, les acteurs politiques devraient être ouverts à un débat honnête, l’hétérogénéité de la qualité des services publics étant acceptable. La réglementation pourrait être vérifiée si une mise en œuvre plus flexible des services publics serait plus efficace. Malheureusement, le débat actuel et les propositions de réforme de la PAC ne semblent pas soutenir un changement radical de la stratégie en place.

Les propos des rapporteurs et co-rapporteurs ont été suivis des interventions des experts européens du réseau EUROPA suivants qui ont apporté un éclairage national sur la question des politiques agricoles en Hongrie, au Danemark et en Bulgarie :

  • Ágoston KOROM, PhD., Maître de conférences, Université nationale de la fonction publique, Faculté des sciences politiques et de l’administration, Institut d’Administration et de Politique (Hongrie) ;
  • Sevasti CHATZOPOULOU, MSc & PhD Associate Professor, Department of Social Sciences and Business, CIRCLES – Centre for Interdisciplinary Research and Education in Circular Economy and Sustainability (Danemark) ;
  • Petya STAVREVA, membre de l’Union nationale agraire bulgare – United Agrarians (Bulgarie)

La seconde table-ronde du colloque EUROPA était consacrée à la question de la gouvernance des politiques agricoles et de développement rural : « Entre régulation sectorielle et politique territoriale, quelle(s) gouvernance(s) des politiques agricoles et de développement rural et quelle(s) intervention(s) publique(s) pour répondre à l’objectif de cohésion sociale et territoriale ? »

Cette seconde table-ronde avait pour objet de répondre à la problématique suivante : Comment les politiques publiques intègrent-elles les enjeux liés à l’activité productive agricole et au développement rural ? La régulation des marchés agricoles et la sécurisation de l’approvisionnement alimentaire ne peuvent pas se raisonner uniquement au sein des territoires ruraux, ils nécessitent une coordination à des échelles supérieures afin de garantir la cohésion entre les territoires, tant au niveau national, qu’européen et mondial.

  • Quelles expériences des États membres peuvent-elles être mises en avant notamment s’agissant de la mobilisation du second pilier de la PAC ?
  • Quelles politiques associées (emploi ; économie ; aménagement du territoire ; formation ; recherche ; offre de services publics…) peuvent-elles être mobilisées pour répondre à cette pluralité d’attentes et participer au maintien des agriculteurs dans les territoires ruraux ?
  • Quelle reconfiguration de l’espace rural liée à l’évolution des pratiques agricoles ?
  • Quelle place pour l’agriculture au sein des espaces urbains et péri-urbains ?
  • En quoi l’agriculture participe-t-elle au marketing des territoires : appellations, labels, qualité environnementale ; peut-on parler d’une éthique de la production agricole ? et celle-ci est-elle au service du développement des territoires, notamment de leur communication ?

Pour répondre à ces différentes questions, sont intervenus en qualités de rapporteurs et co-rapporteurs :

  • Dominique GRACIET, Président de la Chambre régionale d’agriculture de Nouvelle Aquitaine ;
  • Valérie ANJEON, Directrice de recherche INRA, Chercheure associée à l’unité Ecodéveloppement (INRA Avignon)
  • Isabel AGUILAR PASTOR, Directrice adjointe de la programmation et de la coordination, Direction générale du développement rural, de l’innovation et de la politique forestière du Ministère de l’agriculture, de la pêche et de l’alimentation (Espagne) ;

En réponse aux différentes questions soulevées par cette seconde table-ronde, Isabel AGUILAR PASTOR a apporté les éléments d’analyse suivants :

1. Comment les politiques publiques intègrent-elles les enjeux liés à l’activité productive agricole et au développement rural ?

Le milieu rural est important, tant en termes de superficie (80 % de la superficie de l’Union européenne est rurale, selon les critères de l’OCDE) qu’en termes de population (50 % de la population vit en milieu rural). En outre, le milieu rural est le théâtre des activités économiques qui ne sont possibles que dans les zones rurales (agriculture, élevage et sylviculture). D’où l’importance de l’aspect économique du milieu rural, mais aussi environnemental et climatique. En effet, les agriculteurs interagissent avec les ressources naturelles, en les employant et en les conservant à la fois.

L’importance économique, environnementale et sociale du milieu rural justifie l’existence d’une politique de développement rural.

C’est ainsi que la politique de développement rural, dans le cadre de la PAC 2014-2020, a pour objectif général de développer une agriculture plus compétitive et durable dans les zones rurales dynamiques moyennant la production viable des aliments, la gestion durable des ressources naturelles, l’adoption de mesures en faveur du climat et le développement territorial équilibré. Pour preuve de l’importance de cette politique, nous rappellerons que le montant des ressources budgétaires alloué à cette politique dans l’ensemble de l’Union européenne s’élève à 84,936 milliards d’euros pour la période 2014- 2020.

Comme une image est plus parlante que des mots, la carte suivante montre un des grands problèmes du territoire rural espagnol, le dépeuplement. En rouge figurent les communes rurales (moins de 30 000 habitants) en grave danger de dépeuplement (moins de 8 habitants au kilomètre carré). Le manque de relève générationnelle compromet sérieusement l’avenir de ces territoires. C’est pourquoi la politique de développement rural doit conduire à la recherche de solutions pour ces zones.

Je voudrais souligner aussi que, en plus de la politique de développement rural au niveau communautaire, il existe de nombreuses actions au niveau national ou régional, qui doivent accompagner les actions du second pilier financées par le FEADER. En autres exemples, je citerai les révisions normatives qui permettent de faciliter l’application des mesures sur le terrain, les mesures fiscales plus favorables aux zones qui en ont besoin ou la simplification de toutes les démarches en vue de l’attribution des aides aux bénéficiaires.

Ainsi donc, le futur Plan stratégique de la PAC devra comprendre, non seulement les actions financées par cette politique, mais aussi les instruments nationaux qui la complètent.

2. Quelles expériences des États membres peuvent être mises en avant notamment s’agissant de la mobilisation du second pilier de la PAC ?

Pour répondre à cette question, j’expliquerai brièvement l’organisation territoriale en Espagne, la répartition des compétences et son rapport avec l’application du second pilier de la PAC.

L’Espagne compte 17 Communautés autonomes. Elles sont compétentes en matière d’agriculture, d’élevage et de sylviculture. L’État est responsable de l’agencement de l’économie et des relations internationales. Il est l’interlocuteur de la Commission européenne.

Ceci explique le fait que l’Espagne compte 17 programmes régionaux de développement rural, 1 programme national de développement rural, 18 autorités de gestion des programmes, 18 organismes payeurs, un organisme de coordination des autorités de gestion et un organisme de coordination des organismes payeurs.

Chaque Communauté autonome est responsable de l’élaboration et de la bonne gestion de son programme de développement rural. Cette proximité avec le territoire présente l’avantage de pouvoir cerner les besoins et de développer les outils pour y répondre à travers les programmes.

Cette diapositive montre la distribution du FEADER par mesures dans les programmes de développement rural dans l’ensemble de l’Espagne et les différences de distribution qui existent entre deux Communautés autonomes au profil très différent.

L’État a la possibilité de définir des éléments communs à toutes les mesures des programmes de développement rural, dans le but d’homogénéiser la politique de développement rural sur tout le territoire. Pour ce faire, il dispose d’un Cadre national qui établit ces éléments communs et de l’organisme de coordination des autorités de coordination, qui fait le lien entre les autorités de gestion et la Commission européenne.

Dans la future PAC 2021-2027, il y aura un seul plan stratégique par État membre qui comprendra les actions du primer et du second pilier, et dans lequel il sera possible d’incorporer des éléments régionaux. Nous considérons que ce sera un instrument de grande valeur pour l’application de la politique de développement rural. Il permettra de répondre aux attentes du milieu rural espagnol dans son ensemble, tout en prenant en considération les spécificités de chaque territoire.

3. Quelles politiques associées (emploi, économie, aménagement du territoire, formation, recherche, offre de services publics…) peuvent être mobilisées pour répondre à cette pluralité d’attentes et participer au maintien des agriculteurs dans les territoires ruraux ?

La politique de développement rural, financée par le Fonds européen agricole pour le développement rural, est à l’intersection de deux politiques : la politique agricole commune (second pilier de la PAC) et la politique de cohésion. Elle participe de la politique agricole et de la politique structurelle. On ne peut la comprendre sans l’une de ces parties.

Je prendrai un exemple :

Prenons le cas d’une jeune agricultrice qui vit dans une zone montagneuse, qui vit avec ses parents et ses enfants, encore petits. Cette agricultrice se consacre à la production de fromage frais. Bien qu’elle reçoive des aides de la PAC (première installation, paiement de base), cette agricultrice, en l’absence d’un centre de santé où se rendre avec sa famille, d’une école où scolariser ses enfants, d’infrastructures (routes, haut débit) pour pouvoir commercialiser et vendre ses produits, cette agriculture, disais-je, (qui est une personne pratique) quittera son village de montagne pour s’établir dans une zone urbaine ou péri- urbaine, emmenant avec elle toute sa famille.

C’est pourquoi il est important que la PAC, qui est le principal instrument d’aide aux agriculteurs en milieu rural, s’accompagne d’autres politiques associées qui permettent de les fixer en milieu rural.

4. En quoi l’agriculture participe-t-elle au marketing des territoires : appellations, labels, qualité environnementale: peut-on parler d’une éthique de la production agricole ? Et celle-ci est-elle au service du développement des territoires, notamment de leur communication ?

Le second pilier de la PAC appuie l’agriculture écologique, les régimes de qualité, et les circuits courts de commercialisation des produits agricoles. Ce sont des mesures très importantes parce qu’elles permettent de développer des produits de qualité, des pratiques agricoles plus durables et soucieuses de l’environnement et de maintenir des cultures ou des modèles de production propres à chaque territoire, empêchant ainsi la disparition de ces produits ou de ces modèles de production traditionnels et durables.

Dans le cas de l’Espagne, la mesure concernant l’agriculture écologique est la cinquième mesure en importance dans la programmation du développement rural. Toutefois, les mesures de régimes de qualité n’ont pas eu autant de poids dans cette période, peut-être parce que ces régimes de qualité étaient déjà très consolidés.

Dans nombre d’évaluations à moyen terme des programmes actuels de développement rural, les évaluateurs ont souligné le rôle important que peuvent jouer l’agriculture écologique ou l’élaboration de produits de qualité dans l’augmentation de la valeur ajoutée de la production agricole et dans la fixation de la population dans le territoire.

Le développement de l’agriculture écologique, les produits de qualité et les circuits courts sont sans aucun doute une façon de créer de la richesse dans les territoires, de s’attaquer au problème du dépeuplement et de maintenir vivant le milieu rural.

C’est pourquoi le futur plan stratégique de la PAC offre l’opportunité de traiter conjointement des aspects intégrés tels que le problème de la relève générationnelle, les pratiques durables et les produits de qualité, et ce sous l’égide des deux piliers de la PAC et des instruments nationaux.

Conclusions

  1. Les politiques publiques sont essentielles au développement des territoires ruraux. Les politiques communautaires doivent être complétées par des politiques nationales.
  2. Dans le cas espagnol, en raison de son organisation territoriale et de la répartition des compétences, il incombe aux Communautés autonomes de mettre au point et d’appliquer les programmes de développement rural dans le territoire. Forts de cette réalité, les programmes répondent aux besoins concrets de chaque territoire. Pour sa part, l’État définit les bases générales de l’économie et coordonne l’application de la programmation pour qu’elle se matérialise de façon homogène sur tout le territoire.
  3. La politique de développement rural doit être entendue comme l’intersection entre la politique agricole et la politique de cohésion. Elle dépend donc des actions menées par les deux politiques qui doivent agir main dans la main.
  4. La promotion de l’agriculture écologique, les normes de qualité et les filières courtes jouent un rôle fondamental dans le maintien d’un milieu rural vivant.

Valérie ANJEON a traité quand elle la question de la transition agro-écologique sous l’angle des enjeux et des perspectives.

Son intervention a débuté par un rappel du contexte dans lequel s’opère cette transition Agro écologique : le contexte est marqué par le déplacement du modèle productiviste, la remise en cause de ses clés de succès et la montée des mouvements de contestation, à la fois paysans et citoyens.

Les clés du succès du modèle agro-industriel reposent sur un paradigme qui est celui de la maîtrise du vivant.

L’utilisation d’intrants chimiques de synthèse, la mécanisation, l’utilisation des ressources fossiles, associé à la simplification des systèmes de production, à la spécialisation des cultures, et à la sélection génétique ont abouti à une augmentation du rendement des productions agricoles, et à un système fondé exclusivement sur la productivité (productivité de la terre, productivité du travail)

Le bilan du modèle agro-industriel est marquée par le poids et l’irréversibilité des impacts négatifs de ce système de production :

Si l’on opère un diagnostic environnemental, on note une très forte dépendance aux intrants chimiques et aux ressources possibles ; un épuisement de ces mêmes ressources fossiles ; une pollution des milieux naturels et humains ; un épuisement des sols, et progressivement la baisse des rendements.

Si l’on tente d’opérer un diagnostic socio-économique, on note le découplage des aires de production et de consommation, mais également la compétition et le verrouillage technologique…

Le déplacement du modèle Agro industriel et la promotion passe par la promotion de systèmes alternatif :

La transition Agro écologique repose sur la substitution d’un paradigme à un autre : à la maitrise du vivant on entend substituer la modernisation écologique de l’agriculture.

Il ne s’agit plus, dès lors, de maîtriser le vivant mais de composer avec la nature, d’introduire mobiliser la biodiversité (à l’échelle de la parcelle, de l’exploitation agricole) et de réconcilier la production et de consommation locale. La transition Agro écologique implique également de tenter de réduire la dépendance aux ressources et aux marchés extérieurs :

  • En produisant et en consommant autrement ;
  • En conseillant autrement ;
  • En enseignant autrement.
  Paradigme productiviste Paradigme agroécologique
Rapport à la technologie Instrumental
Décontextualisé
Substantif
Contextualisé
Nature de la technologie Générique et standard Spécifique et dédiée
Processus d’innovation Incrémental Radical
Contenu de la technologie Intensif en capital matériel et en connaissances incorporées dans le capital matériel Intensif en capital naturel et en connaissances incorporées dans les individus et encastrées
Rendements croissants d’adoption Externalités de réseau
Économies d’échelle
Interrelations technologiques
“Learning by using”
Externalités informationnelles
Disponibilité et accès à la technologie Leviers des prix
Filières : relations verticales
Réseaux de connaissances
Filières à construire : relations horizontales

Les interventions des rapporteurs et co-rapporteurs ont été complétées par les exposés des experts suivants :

  • Alain DELHOUME, Vice-président de Limoges Métropole en charge du cadre de vie, des milieux naturels et des productions maraîchères et horticoles,
  • Elodie BLANCHARD, Chargée de mission Développement Agricole, Direction du Développement Économique / Pôle Économique, Communauté urbaine Limoges Métropole ;
  • Egle STONKUTE, Director of Baltic Institute for Research and Development, Vilnius (Lituanie)

Le colloque EUROPA s’est conclu sur une troisième et dernière table-ronde consacrée à : « Préparer le secteur professionnel agricole aux enjeux de demain : quelle agriculture en Europe à l’horizon 2025 pour des territoires compétitifs et solidaires ? »

Cette table-ronde avait pour ambition de répondre aux questions suivantes :

De quoi l’agriculture sera-t-elle demain le nom ? comment ses fonctions – sociales, économiques, environnementales – évolueront-elles ? Quelles transformations sur le métier d’agriculteur ? Aujourd’hui que veut dire être paysan ? protéger la biodiversité ? participer à la production d’énergie ? entretenir les paysages ? Assiste-t-on ou non à une remise en question de l’agriculture intensive, mécaniste etc. au profit de l’agriculture paysanne ? Au retour des paysanneries…

  • Quel impact des (r)évolutions technologiques sur le métier d’agriculteur et sur les pratiques agricoles ? surveillance par drones ; intelligence artificielle ; aide à la décision ; big data ; météorologie, sélection génétique, R&D, expérimentation etc…
  • Quelle(s) formation(s) pour les agriculteurs : non seulement en formation initiale mais aussi en formation tout au long de la vie et quel rôle pour les opérateurs de compétence ? ces évolutions entrainent-elles des transformations des profils sociologiques des agriculteurs ?
  • Quels changements, quelles évolutions dans la structure des exploitations agricoles en Europe ? Existe-t-il encore un modèle agricole européen en termes de structures d’exploitation ? Quel impact sur leur compétitivité ?
  • Comment est assurée la transmission des exploitations agricoles dans les États européens ?

Cette troisième et dernière table-ronde s’est ouverte sur les propos de Olivier LAVIALLE, Directeur de Bordeaux Sciences Agro (École nationale supérieure des sciences agronomiques de Bordeaux-Aquitaine.

Ce dernier a rappelé que, dans un contexte de changement climatique, de questionnement sur l’impact environnemental de la production, de préservation des ressources naturelles (sols, éléments minéraux, eau), de problématique d’alimentation de proximité mais aussi de questionnement sur la capacité à nourrir les populations à l’échelle planétaire, l’évolution de l’agriculture est aujourd’hui au cœur de nombreux débats.

Dans ce contexte fortement évolutif qui s’accompagne également d’une évolution forte guidée par l’innovation, notamment technologique, une des conséquences les plus visibles et les plus immédiates, est la transformation du métier d’agriculteur.

Dès lors, il semble légitime de réfléchir à l’évolution de l’agriculture en imaginant le modèle d’une agriculture durable répondant à l’ensemble des enjeux évoqués ci-dessus. Très rapidement, il est facile de mesurer la complexité de cette réponse et de modifier la question centrale de la table ronde : « quelles agricultures en Europe à l’horizon 2025 ? ».

En tant que représentant d’une école formant des cadres de l’agriculture de demain, la question de la prospective sur les métiers est nécessairement une préoccupation majeure. La diversité des publics apprenants, la diversité des voies de sortie, des trajectoires professionnelles et des spécialisations offertes révèlent déjà en partie la nécessité d’apporter des réponses multiples et complémentaires. Au-delà des spécialisations de filières, le succès de la spécialisation sur l’agriculture de précision et celui tout aussi important d’une spécialisation portant sur l’agriculture territoriale et les circuits de proximité montrent à quel point les demandes du monde professionnel portent sur de multiples voies de développement. Par ailleurs, l’évolution sociologique du public entrant dans les établissements du supérieur agricole (majorité d’urbains et public majoritairement féminin) entraine une évolution sensible de la manière d’appréhender les études agronomiques avec une vision où les préoccupations premières sont environnementales et doivent parfois être confrontées à l’épreuve d’une réalité économique plus complexe.

L’impact des transitions et des évolutions technologiques sur les formations des agriculteurs et des professionnels de l’agriculture tout au long de la vie, l’installation de nouveaux arrivants en agriculture, notamment hors cadre familial sont également des problématiques qu’il est important d’aborder dans le cadre de cette table ronde.

Pascale VAN DOREN, Directrice de recherche, Responsable de la Cellule indépendante de Prospective régionale (CiPré) – Wallonia Policy Lab, Ingénieure agronome et économiste (Belgique) a, quant à elle, présenté une contribution intitulée : « Le métier d’agriculteur au croisement de toutes les transitions (climatiques, écologiques, énergétiques, démographiques, socio-économiques, alimentaires, sanitaires). Comment accéder au capital de connaissances et de compétences pour intégrer les opportunités/contraintes des transitions du 21e siècle ? »

Les agriculteurs conduisent de multiples initiatives pour rencontrer les attentes des citoyens : diversification des productions, recours aux technologies, réduction de l’usage des pesticides et des engrais chimiques, adoption de modes de production plus doux (agriculture biologique, agroécologie, …), réseaux coopératifs, agrotourisme, circuits courts, etc. Le monde agricole s’implique dans de nombreux objectifs du développement durable (17 ODD).

Outre les transitions multiples qui traversent le secteur, les agriculteurs font face à des enjeux majeurs bien connus que sont entre autres l’accès au foncier et la transmission des exploitations, le surendettement bancaire ou le vieillissement des actifs agricoles.

L’innovation est au centre des préoccupations face au besoin croissant de produire plus et mieux comme en témoignent l’évolution des chiffres, en France, en Europe et dans le monde (accélération démographique, insécurité alimentaire).

Le développement de l’agriculture s’inscrit dans des approches de systèmes (trajectoire systémique), s’appuie sur des technologies-clé (trajectoire technologique) et sur la mobilisation structurée et intelligente des acteurs, agriculteurs, scientifiques, décideurs, entreprises, enseignants, formateurs, etc (trajectoire organisationnelle et de l’innovation ouverte et en réseau).

La diversification, le mélange de plantes, la diminution des intrants, la gestion de l’eau, les recherches sur les conséquences des changements climatiques, la bio-économie, l’économie circulaire, les smart grids sont autant de composantes d’un éco-système qui génèrent une multitude et une diversité de systèmes nécessitant des compétences nouvelles et à articuler. On n’a pas un modèle d’agriculture mais des modèles d’agriculture qui se complètent et s’imbriquent.

A la trajectoire systémique, se greffe celle des technologies-clé. L’agriculture numérique qu’il s’agisse de l’usage de drones, de montages satellitaires, de l’agriculture de précision, du biocontrôle, de l’acquisition des données massives, de l’usage de capteurs ou de stations météo, du phénotypage, de l’optimisation du potentiel des plantes, de l’émergence de robots, etc révèle une réelle rupture dans les métiers de l’agriculteur.

La complexité croissante du secteur agricole et rural nécessite de rassembler, d’unir, de catalyser, de mettre en œuvre toutes les ressources, les intelligences et les compétences utiles, scientifiques, associatives, institutionnelles. Une trajectoire d’innovation ouverte qui mobilise les différentes parties prenantes de l’écosystème se dessine dans le paysage. On assiste à des démarches de co-farming qui peut prendre diverses formes, partage d’équipement, de conseils, etc qui limitent l’effet d’isolement. Cette trajectoire des acteurs intègre également la nécessité de tester les innovations en amont et de capter le degré d’acceptabilité sociale. Il s’agit aussi de communiquer les efforts réalisés par l’agriculteur qui peut prendre des formes déjà bien connues comme la certification bio ou environnementale.

Pierre VENTEAU, Député de la deuxième circonscription la Haute-Vienne est intervenu pour évoquer la question du modèle économique des exploitations agricole et de sa soutenabilité dans un contexte mondial de forts changements notamment climatiques. Ainsi il est difficilement concevable d’imaginer que les 3,1 millions d’exploitations roumaines de moins de 5 ha, essentiellement vivrières, aient évolué en 2025 de la même façon que les exploitations de polyculture élevage du Limousin, ni d’ailleurs que les très grandes exploitations hongroises, fortement capitalisées et à vocation exportatrice. Il est surtout important de ne pas les opposer, car finalement en jouant des fonctions économiques, sociales et environnementales différentes, elles sont éminemment complémentaires tant à l’échelle territoriale, nationale qu’européenne. En ce sens il est à craindre que la question du modèle agricole, en particulier le retour, ou non d’ailleurs, de la paysannerie soit essentiellement une discussion franco-française. Ainsi c’est plutôt la question du modèle économique qui est posée. Car, en 2025 comme aujourd’hui, certes il faudra satisfaire les circuits courts, alimenter les filières, et ainsi assurer la souveraineté alimentaire de l’Europe mais également conserver, voire développer, les capacités exportatrices des agriculteurs français. Dans tous les cas, c’est l’équilibre économique des exploitations, plus ou moins soutenu par les aides publiques, qui assurera la pérennité des exploitations.

C’est la question de l’image renvoyée par les fermes françaises qui est donc posée. ​Plus que réellement les pratiques, majoritairement méconnues, c’est l’image renvoyée par les exploitations agricoles qui est aujourd’hui au cœur du débat. L’usage du terme de paysan est édifiant sur ce sujet. Nous faisons confiance au paysan alors que l’exploitant agricole, surtout sous forme sociétaire, génère de la défiance. Pourtant ils répondent, au travers de la PAC notamment, aux mêmes règles de production qui, convenons-en, sont de plus en plus drastiques, en particulier depuis 2002 et la conditionnalité. Ainsi, paysans ou exploitants ou exploitants agricoles sont égaux devant la conditionnalité et doivent se plier aux mêmes exigences. Mais le citoyen en a-t-il conscience ?

Les efforts en matière de transparence et de « porter à connaissance » sont réels de la part des agriculteurs. Les Signes d’Identification de la Qualité et de l’Origine, au même titre que les différentes chartes et certifications, vont en ce sens. Ils sont naturellement peu à peu rattrapés par les réglementations.

Certes la relocalisation des productions, toutes les démarches de circuits courts, mais également la communication positive engagée par les filières, sont de nature à faire retrouver une confiance perdue et sont en ce sens à encourager et développer.

Pour autant, il semble important que les exploitations puissent aller plus loin demain. En ce sens la valorisation de la data et les possibilités techniques actuelles semblent consubstantielles de l’obtention de ce regain de confiance.

Le faire savoir passe par la technologie, blockchain en particulier. Aujourd’hui pleinement intégrée en tant que sécurisation de transactions tant financières que qualitatives, elle est encore trop peu imaginée comme moyen de cultiver la confiance avec le consommateur.

La mise en œuvre de cette technologie en 2025 à l’échelle de la majorité des exploitations européennes est non seulement possible mais sans doute porteuse d’avancées majeures.

Possibles car, de plus en plus, les outils de production sont et seront connectés. Au quotidien l’éleveur pèse ses rations et le céréalier enregistre ses apports de fertilisants. Toutes ces pratiques sont valorisables techniquement mais peu sont utilisées en routines pour répondre aux obligations réglementaires, et encore moins en direction des consommateurs. Or à l’heure où a question de la confiance est posée, il est assez évident que la transparence doit être de mise.

Ainsi premier acte, et c’est sans doute le rôle de l’Europe et des États, l’ensemble des données recueillies lors des déclarations PAC ou autres obligations réglementaires pourrait faire l’objet pour chaque exploitation d’une communication positive. Force est de constater que la mise en ligne des montants d’aide PAC par agriculteur a suscité de l’intérêt, pas toujours bienveillant d’ailleurs. Aussi pourquoi ne pas diffuser d’autres indicateurs de scoring environnemental tel que le linéaire de haie sauvegardé ou la part de surface couverte en période hivernale.

Second acte, toutes les données « production » devraient pouvoir être valorisées et diffusées à l’échelle de chaque exploitation au choix des agriculteurs. Naturellement les filières et organisations de producteurs ont un rôle à jouer.

Par ailleurs, le recueil et la valorisation de ces données passe nécessairement par l’investissement dans les équipements nécessaires tout autant que par le développement de leur usage et leur maitrise. Le renouvellement des générations sera sans doute un facteur d’accélération de cette transition, à condition qu’il soit effectif.

Et si finalement le plus grand défi à relever était celui du renouvellement des générations ? A l’heure actuelle, et malgré de réelles disparités entre États membres, la majorité du foncier est exploitée et bien souvent détenue les agriculteurs grisonnants. Les chiffres sont d’ailleurs édifiants, la moitié de la SAU est mise en valeur par des plus de 55 ans et un tiers par des plus de 65 ans. Sans remettre en cause la réelle augmentation de l’espérance de vie, ni même le fait que dans certains pays le maintien en activité relève d’aspects sociaux, il semble tout de même assez improbable d’imaginer de relever les défis cités précédemment sans un renouvellement massif des générations.

C’est en effet indispensable, et nous le constatons au quotidien. Les solutions au changement climatique, l’évolution des relations avec le consommateur, l’intégration de nouvelles technologies, l’innovation d’une façon générale, est le fait des moins de 40 ans qui n’exploitent pour l’heure que 6 % de la SAU Européenne.

Indéniablement la question de la capitalisation et du niveau de rentabilité d’une grande partie de nos systèmes de production est en jeu. Nos dispositifs de soutien restent encore de faible efficacité car venant majoritairement en appui au fonctionnement, et aux investissements de développement.

Le foncier, ou plutôt sa valeur, reste le problème central à régler. Le financer semble pour le moins complexe dans les conditions actuelles pour celui qui le met en valeur et ce malgré des taux d’intérêts très bas. Dès lors faut-il sans doute déconnecter son portage du reste de l’outil de production.

En 2025, à condition de rétablir des conditions de rentabilité par les productions naturellement d’alimentation, mais aussi d’énergie, de matières premières industrielles et de services environnementaux, il est envisageable d’imaginer un véritable rajeunissement des agriculteurs.

Seulement, le foncier des exploitations de demain, nécessairement plus sociétaires pour partager le risque, alors que les aspirants à l’installation ont des projets individuels, ne sera sans doute plus détenu par ces nouveaux exploitants. La solution la plus évidente demeure la maitrise du foncier par le cédant qui peut ainsi rester engagé dans l’entreprise. Autre solution, mais qui nécessite des garanties éthiques et stratégiques, est la création de foncières d’ampleur qui sanctuarise le sol dans le temps avec de faibles niveaux de rendements financiers mais très surs. Il conviendra d’être particulièrement vigilant, car le marché des crédits carbone redonne pour certaines entreprises internationales un intérêt à la maitrise foncière, bois et forêt en particulier.

Par ailleurs les formes sociétaires auront nécessairement évolué du fait de l’intégration d’associés plus jeunes avec une forme d’intégration qui pourra passer par une phase de salariat. En effet malgré le développement de solutions d’automatisation, il est des productions où l’homme est toujours indispensable. Cette évolution mérite d’être accompagné par une souplesse entre les statuts de salariés et d’exploitants, puis d’exploitants à retraité, afin de permettre aux transitions de s’opérer et à la confiance de se mettre en place. Ainsi l’innovation prendra aussi une dimension juridique et sociale.

Les exposés des trois rapporteurs et co-rapporteurs ont été suivis des présentations des experts suivants :

  • Brigitte ALANORE, Présidente du Comité VIVEA Nouvelle Aquitaine, membre du CESER Nouvelle Aquitaine, Fond pour la formation des entrepreneurs du vivant ;
  • Laurent BRAY, Directeur des espaces verts de la Ville de Limoges ;
  • Jana MARASOVA, Maîtres de conférences à l’Université Matej Bel de Banská Bystrica (Slovaquie) ;
  • Jean-Luc GAUTIER, Directeur Territorial Haute-Vienne, Direction Régionale Limousin, ENEDIS ; Franck DESENFANT, Directeur territorial Limousin, GRDF 

Le colloque s’est refermé sur le rapport de synthèse d’Hélène PAULIAT, Professeur de droit public (OMIJ-Limoges), Présidente d’EUROPA, Présidente Honoraire de l’Université de Limoges.